L’autisme, un lien social paradoxal

Par Yasmine Grasser.

L’image d’Owen Suskind venait de quitter l’écran installé sur la scène d’un théâtre parisien.

Par caméra interposée, le jeune homme avait tenu à s’adresser au public venu écouter son père évoquer les liens qui avaient soudé leur famille autour de l’autisme de leur enfant. Il s’était donné à voir, et s’était évanoui, laissant la salle touchée par tout ce qu’elle venait d’entendre. Nous l’avons applaudi. La salle s’est rallumée.

C’est à l’occasion de la sortie de son livre en français que Ron Suskind, le père d’Owen, était venu à Paris témoigner de l’inouï pour lui qui s’est inscrit dans sa chair le jour où son fils, à 4 ans, l’a « regardé dans les yeux ». Ce jour, l’incroyable était arrivé : sa mère, d’abord, l’avait entendu parler, puis son père, son frère, et ils n’ont plus cessé, en traversant les difficultés.

L’écran nous regardait nous, le public, comme si l’inouï de la rencontre de ce père avec son fils s’était imprimé là pour chaque spectateur ?

Puis ce fut le temps des questions plutôt pudiques, plutôt prudentes comme il sied face à ceux qui osent témoigner des effets d’un réel dans leur corps et dans leur vie. Une question ne fut pas sans faire résonner notre mobilisation face à la proposition de résolution du député Fasquelle discutée par le gouvernement le 8 décembre, et qui avait été rejeté. « Que pensez-vous, disait le questionneur, du débat actuel entre la psychanalyse et les thérapies comportementales ? »

La question s’adressait à Myriam Chérel Perrin, psychanalyste, qui a dirigé à Rennes un ouvrage collectif qui expose de nouvelles recherches sur l’autisme. Notre collègue a délaissé la question posée pour parler avec passion de sa pratique avec des enfants autistes, de l’Affinity therapy ainsi nommée par Ron Suskind pour définir le savoir-y-faire de leur famille avec leur enfant et qu’elle reprenait à son compte. Dans le livre, elle explique qu’elle tient l’Affinity therapy comme le signifiant qui en appelle un deuxième, celui-ci issu de la pratique orientée par la psychanalyse, appelé « un doux forçage ». Ce doux forçage vise à soutenir et à développer les conséquences des affinités propres à un sujet autiste.

Cela donne une perspective précise sur comment un autiste, « qui n’est pas facilement disposé à en prendre à ses aises avec les mots » disait Lacan, peut accepter d’entrer dans notre lien au langage pour établir un certain lien social. Ainsi, Ron Suskind évoquait justement le geste de rejet que faisait leur enfant lorsqu’ils se méprenaient sur ce qu’il psalmodiait, et qu’ils lui présentaient un verre de « jus ». Quand ce premier son est devenu audible, il a pris statut de mot en se corrélant à d’autres mots, et a ouvert un champ de signification qui n’avait rien à voir avec le champ des besoins immédiats…

Il n’y avait donc en effet rien à répondre au questionneur. Les termes de sa question n’appelait pas à débattre ni à faire lien social – sinon à revenir à de vieilles polémiques de psychologues datant des années trente qui avaient opposé behaviouristes et cliniciens, et qui ont été tranchées depuis longtemps. La formulation avec assez peu de variantes a été déclinée à longueur de blogs par le député Fasquelle, elle fait désormais ritournelle, vidant le langage de sa fonction de lien et ne prêtant en rien à un quelconque « débat ».

La ritournelle fasquellienne avait essaimé jusque dans ce théâtre, s’était introduite dans ce lieu qui, comme le disait Artaud, était fait pour accueillir les « opérations de magie » dédiées à la seule efficience du signifiant. Ce soir-là, la réalité des participants impliquait de parler avant tout à d’autres. C’est ce qu’avait fait le petit Owen à ne pas cesser d’écouter avec ses proches la chanson que chante la sorcière des mers à la petite sirène, lui-même reprenant en boucle, et avec ses proches, le dernier vers de la chanson qu’il leur adresse jusqu’à ce qu’ils entendent les mots et la signification de ces mots.

Une ritournelle est un mot qui ne fait pas poids, un mot dont la signification ne renvoie plus à une autre, s’arrête, devient une formule qui se répète, se réitère, se serine avec une insistance proche du stéréotype. Plus prosaïquement, une ritournelle est une rengaine répétée à tout propos, reprise continuellement. Elle a une fonction pour celui qui la lance : amuser, faire jouir l’auditeur, faire croire qu’il y a un au-delà, faire attendre… Quant à celui qui la reprend, il se fait identifier, il peut faire supposer qu’il connaît le contexte, qu’il est de la partie, qu’il a un avis… En réalité une ritournelle n’a pas de sens, elle ne dit rien – plus elle essaime, plus elle se vide. Elle est une parole vide, mais une parole tout de même qui peut réussir à conserver la fonction impérative du signifiant.

Désormais l’autisme fait lien social, c’est indéniable. Il a fallu du temps. La psychanalyse s’en était aperçue lorsque son action dans des institutions fondée sur son orientation a permis d’inventer la pratique à plusieurs. Si aujourd’hui le thème de l’autisme fédère dans la société, ce nouveau moment logique est centré sur les sujets autistes et leurs familles. Il nous conduit à différencier strictement deux modes de fédérations : celles qui s’établissent sur les « pour » et les « contre » – c’est-à-dire sur une ségrégation redoublée et un mode autoritaire qui ne vise qu’à réduire le malaise de la civilisation ; et celles qui se forment dans une conversation ouverte, qui laisse au sujet autiste, et à ceux qui l’accompagnent, une chance pour leurs affinités.

  • Suskind, R., Une vie animée, trad. Pascale-Marie Deschamps, Saint-Simon 2017, p. 24.
  • Perrin, M., « La force d’une nomination », Affinity therapy, ouvrage collectif, PUR 2015, p. 310.
  • Miller, J.-A., « Parler avec son corps », Mental n°27/28, EFP, p.129.