Pour une clinique de l’invention avec les autistes

Laurent Dupont est chargé des enseignements du Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Autisme. A ce titre, il coordonne un enseignement mensuel à Paris. Il répond à nos questions.

La cause de l’autisme – Vous coordonnez un enseignement 2017-2018 à Paris. Pouvez-vous nous le présenter ?

Laurent Dupont – Cet enseignement est à la fois un pari, une réponse et une perspective.

Un pari, car il s’agit de faire entendre comment les psychanalystes d’orientation lacanienne opèrent. Le thème de cette année, choisi avec Christiane Alberti et Jacques-Alain Miller : Des styles et des méthodes, laisse bien entrevoir qu’il s’agit, au plus près de l’expérience, de témoigner de comment un praticien, au un par un, fait pour rencontrer un sujet dit autiste. Jacques-Alain Miller, dans son cours Choses de finesse, a pu dire que, « comme la psychanalyse est fragile et toujours menacée. Elle ne tient, elle ne se soutient que du désir de l’analyste de faire sa place au singulier, au singulier de l’Un »[1]. Comment fait-on pour faire sa place au sujet autiste ? Comment ouvrir sa place au singulier, à l’invention, à la rencontre ? L’Ecole de la Cause freudienne a fait le pari d’exposer sa pratique, de la théoriser, de la transmettre.

Une réponse, car la clinique de l’autisme est un enjeu fondamental pour la psychanalyse, dont certains, même très haut placés comme le député Fasquelle ont pu réclamer son éradication et des poursuites pénales pour ceux qui pratiqueraient auprès de sujets dits autistes en s’en réclamant. Sur quoi se base cette haine ? Faut-il attendre une expression prochaine de celle-ci pour répondre dans l’urgence ? L’École de la cause freudienne a fait le choix de transmettre sa clinique, la clinique de l’invention et du cas par cas face aux thérapies autoritaires et aux bureaucraties sanitaires et leur haine du singulier.

Une perspective, car cet enseignement est pensé pour durer. Déjà, sept rendez-vous cette année plus une journée d’étude. A chaque fois un enseignant vient transmettre le plus fondamental de sa clinique. Il y met sa mise et son énonciation. Puis des cliniciens chevronnés apportent une vignette, une trouvaille, une rencontre, un fait, cela constitue un moment d’échange clinique avec l’enseignant mais aussi avec la salle.

Trois rendez-vous ont eu lieu depuis la rentrée, pouvez-vous tirer un fil de cette première série ?

Plusieurs fils ont été déjà tirés, mais nous nous laissons le temps pour comprendre. Ce serait très réducteur par rapport au travail formidable fourni par les enseignants que de réduire à deux ou trois traits. Néanmoins, Alexandre Stevens a fait valoir la place de l’Autre, à quel Autre le sujet autiste a-t-il affaire ? Et comment l’énonciation incluse dans chaque parole vise le sujet. Myriam Chérel, a présenté de façon saisissante l’Affinity Therapy, un sujet déjà au travail de sa solution et des parents partenaires de ce savoir-y-faire. Yves Claude Stavy a transporté l’auditoire avec un témoignage et des apports cliniques, notamment sur l’invention, est-ce que tout est invention ? À quoi fait-on signe, sur quoi porte l’interprétation ?

Y a-t-il eu une évolution dans les dernières années de l’approche psychanalytique de l’autisme ?

Je pense que la psychanalyse est dynamique, c’est une matière vivante. Je parle de la psychanalyse d’orientation lacanienne. Lacan nous a légué une pensée en perpétuel mouvement, qui visait à appréhender le monde, mais aussi ce qui fait le plus singulier d’un être humain. En ces temps de retour de la ségrégation, de la stigmatisation, du tout image et du déclin du père, l’enseignement de Jacques Lacan et son orientation par Jacques Alain Miller, rendent la psychanalyse très opérationnelle pour saisir le moment présent, repérer les nouvelles figures du maître, l’interpréter, et le subvertir. En ce sens, la clinique de l’autisme et la violence inouïe avec laquelle la psychanalyse est attaquée, dit quelque chose de cette figure grimaçante du maitre contemporain. Des documentaires, des collaborations étroites avec des associations de parents, la création de soins-études, et la prise en compte du scolaire à tous niveaux, une recherche permanente pour s’approcher toujours plus près de ce point de singularité qui permettra au sujet un nouveau lien social, voilà quelques points qui orientent notre travail. Je citerai Christiane Alberti, directrice du CERA, dans son argument : « L’accueil et l’accompagnement des autistes sont marqués par de graves carences dans les domaines du soin, de l’éducation, de la scolarisation et de l’insertion sociale. Avec le CERA les psychanalystes vont faire connaître leurs points de vue, leurs lectures, leurs recherches, leurs innovations, la diversité des styles et des méthodes, ils entendent contribuer utilement à l’accueil des sujets autistes. »

Il y a un an avait lieu l’épisode Fasquelle. Ce député LR voulait faire voter par l’Assemblée nationale une résolution tendant à faire interdire la pratique de la psychanalyse avec les autistes et à imposer les méthodes comportementales. Après une campagne éclair menée par l’ECF associant un appel sur change.org, un numéro spécial de l’ANE et des rencontres avec des députés, la résolution a été rejetée. Où en est-on aujourd’hui ? La pratique psychanalytique est-elle encore menacée ?

Ne nous y trompons pas, les attaques dont la psychanalyse est l’objet dans la prise en charge des sujets autistes, n’est que le cheval de Troie d’une volonté manifeste de sortir la psychanalyse de toutes les prises en charge en institution et dans le médico-social. L’offensive a déjà lieu. Nous avons affaire à des mouvements scientistes qui s’appuient sur des protocoles et le « une solution unique pour tout le monde » comme manière de gagner des parts de marché. La psychanalyse lacanienne n’ignore pas les enjeux du discours capitaliste, elle l’interprète et le subvertit, mais elle reste toujours du côté de la clinique, du sujet et du cas par cas. Elle ne renie pas son éthique pour soutenir des lobbys. Comme le propose Jacques Alain Miller, « La fausse psychanalyse est celle qui se met dans le sillage de la norme… La vraie psychanalyse a des effets thérapeutiques, de tamponnement, d’aménagement, de soulagement, dans la mesure exacte où elle reconnait la singularité de son désir… Le discours analytique ne reconnait pas d’autre norme que la norme singulière qui se déprend d’un sujet isolé, comme tel, de la société[2] ». Le CERA s’oriente de ce désir décidé et de cette éthique.

Une Journée a été annoncée pour le 10 mars 2018 à Paris. Pouvez-vous nous en dire quelque chose ?

Le titre nous enseigne déjà beaucoup : Autisme et parentalité. Comment font les parents ? Comment travaille-t-on avec eux ? Une chose est sûre, nous leur donnerons la parole. Ce sera un grand rendez-vous, des psychanalystes s’exposeront, ils témoigneront de l’enseignement unique issu de leurs rencontres avec des enfants ou des adultes autistes. Avec Christiane Alberti et Éric Zuliani, nous voulons un moment vivant, vif, et enseignant. Que chacun puisse sentir, éprouver que cette clinique est à la pointe de l’enseignement de la psychanalyse.

Et puis je peux d’ores et déjà vous dire qu’il y aura de belles surprises.

Alors rendez-vous le 10 mars 2018 pour cette Journée d’étude qui s’annonce prometteuse.

Entretien réalisé par Jean-François Cottes. Décembre 2017.

Pour en savoir plus : Le Guide des enseignements lacaniens dans le grand Paris.

[1] Cours du 19.11.2008

[2] Miller Jacques Alain, « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », Cours du 19.11.2008 (inédit).