Pour la psychanalyse, résolument

Par Catherine Lacaze-Paule.

« Mauvais éloge d’un homme que de dire : son opinion politique n’a pas varié depuis quarante ans. C’est dire que pour lui, il n’y a ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les faits. C’est louer une eau stagnante, un arbre d’être mort ; c’est préférer l’huître à l’aigle. » Victor Hugo, Littérature et philosophie mêlées.

Nous savons maintenant que la résolution Fasquelle a été rejetée le 8 décembre 2016 (visionner la vidéo de la séance et lire son compte-rendu à la fin de cet article). Quatre-vingt treize députés l’avaient pourtant plébiscitée et signée, mais peu étaient dans l’hémicycle pour la défendre. Douze députés ont pris la parole, ainsi que madame Neuville, secrétaire d’État chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion. Quatre députés ont soutenu et défendu la résolution, les huit autres s’y sont opposé. Quelle a été leur argumentation ? Quel est le fondement de ce refus ? Quelle est la rhétorique qui a prévalu ?

Si ce n’est toi, c’est donc…

Du côté de la résolution, on est frappé par l’outrecuidance et l’aberration. En quoi consiste ce tour de passe-passe qui établit un rapport entre packing, psychanalyse et mauvais traitement ? La résolution accole, seulement séparés d’une virgule, trois éléments d’ordre différent et sans point commun. Et cela suffit à justifier la détermination de la conclusion qui s’avère être « l’interdiction et la condamnation de ces pratiques » ? Aberrant – de quoi parle-t-on au juste ?

Le packing est cette technique consistant à entourer le patient de linge froid afin de le contenir et chercher un apaisement. Jamais psychanalyste en tant que tel ne l’utilise. Cette technique est largement critiquée, peu importe. De même, la psychanalyse, dont on ne définit jamais son expérience, mais seulement l’évocation qu’elle culpabiliserait les mères, est associée aux mauvais traitements. Ceux-ci sont ramenés à une carence de soin, soi-disant constatée dans une étude par une enquête à la méthodologie floue, indique un député, qui a été adressée aux familles. C’est à partir de ces réponses que les mauvais traitements comme carence de soin sont évoqués. Ces mauvais traitements sont ainsi définis par l’auteur de la résolution : « l’enfermement des personnes autistes dans les hôpitaux, régulièrement dénoncés par l’IGAS, les suicides de mères d’enfants autistes qui ne voient aucune issue, les agressions d’enfants autistes à l’école… ». Là encore, et de la même façon, l’effet est assuré, la confusion et l’amalgame valent pour rhétorique, l’enchaînement métonymique et sa contamination se substituent au raisonnement et à l’exactitude.

Art de persuader

Le député François de Rugy préside la séance du 8 décembre 2016 sur la prise en charge de l’autisme.
Le député François de Rugy préside la séance du 8 décembre 2016 sur la prise en charge de l’autisme.

Retenons et classons les arguments contre la résolution – ceux qui ont voulu frapper l’esprit et le cœur[1]. Il y a les arguments qui condensent jugement et qualificatif et se posent avec autorité. La résolution est « dangereuse », « liberticide », cette résolution est un « détournement », « une atteinte à l’indépendance de la Haute autorité », elle évoque le « spectre d’une science officielle », c’est un glissement vers une « thérapeutique d’État ».

Quatre points sont particulièrement relevés par l’ensemble des députés opposés à la résolution.

1°) La résolution opère une transformation des recommandations en injonctions.

Ce sont ici les pouvoirs de l’HAS qui sont hautement situés et défendus, et un abus largement dénoncé. Une discussion sur les prérogatives de l’HAS est engagée. Subtile différence entre recommandations qui s’accompagnent tout de même de fortes incitations à plier dans le sens des choix de l’HAS. Plusieurs députés indiqueront, comme le fait la secrétaire d’État que « son rôle n’est pas de décider si telle ou telle méthode, si tel ou tel traitement serait meilleur qu’un autre. Si tel était le cas, pourquoi le limiter à l’autisme ? « En revanche, c’est mon rôle, dira madame Neuville, de promouvoir les recommandations de bonnes pratiques de l’HAS. C’est aussi mon rôle de rendre accessibles à tous les données de la science, afin de garantir le meilleur accompagnement qui soit pour les enfants et les adultes autistes. » Cette résolution a eu le mérite de poser la question de l’ingérence du politique dans le médical, d’en rappeler les limites. Mais une autre question se pose, dans le cas de l’autisme de quelle science parlons-nous ? Des incertitudes de la génétique, celles qui portent sur le nombre de gènes impliqués ? Des conceptions neurobiologiques de l’autisme – lesquelles ? De l’approche statistique des méthodes comportementales ?

2°) La présomption n’est pas la preuve

Les méthodes recommandées (ABA, Denver et Teacch) ne sont pas validées scientifiquement, car les études ne sont ni constantes, ni du niveau de la preuve. Certaines études qui ne confirment pas les résultats annoncés, voire contredisent les résultats obtenus, ont été citées, Shea 2004, Cruweiler 2012. Et surtout le rapport portant sur les vingt-huit centres expérimentaux mis en place en 2010 dans le cadre du Troisième plan Autisme, par deux cabinets indépendants Cekoïa Conseil et Planète Publique à la demande de la Caisse nationale de solidarité, la CNSA, pour l’autonomie des personnes dépendantes, en 2015.

C’est donc le point qui porte sur un rappel précis de la différence pour la science entre présomption et niveau de preuve. Il permet de ne pas méconnaître que chaque avancée de la science est toujours à un moment donné obtenu au détriment de savoirs et expériences anciens. La science avance par la remise en question de ce qui est déjà connu. Chaque nouvelle étude remettant bien souvent en question les méthodes et les données du passé. Pour autant ce n’est ni la table rase, ni la répétition éternelle, mais un remaniement, une réélaboration.

La résolution Fasquelle, elle, récuse toute place au nouveau, au différent, au pluriel. La position de l’auteur reçoit même le qualificatif de « Lyssenko au petit pied », évocation ici d’une science officielle qui dénie et rejette les faits au profit de l’idéologie.

Mais dans ce cas-ci parlons-nous de science ? Est-ce que l’approche statistique d’une technique mesurable car étalonnée en critère suffit-elle à parler de science ? La science se résume-t-elle aujourd’hui à l’approche statistique ? Mais là encore, y aurait-il une science de l’autisme ? De quoi parle-t-on s’interroge un député ? Il n’y a pas un autisme mais des autismes, un autiste mais des autistes. Temple Grandin aimait à dire et rappeler que « l’autisme n’est qu’une partie de ce que je suis. » Et Josef Schovanec insiste autant qu’il le peut pour dire « une personne avec autisme, car quand on s’enferme dans une case, alors il en manque une. »

3°) Méthode non consensuelle ne veut pas dire non recommandée

De nombreux députés qui sont intervenus ont mis en avant cette distinction entre méthode consensuelle et méthode non recommandée. Là encore un amalgame de l’auteur de la résolution le pousse à considérer que ce qui est recommandé devient obligatoire, et ce qui n’est pas obligatoire devient interdit. Renversant dans un nouvel ordre la phrase humoristique de Winston Churchill[2] : Une chose est de promouvoir une pratique, une autre de vouloir interdire et faire condamner celle qui n’est pas de votre choix.

4°) Le choix, et le discernement

La liberté de prescription, le discernement du médecin, et le libre choix du patient, ont été des arguments forts pour défendre la pratique et le praticien contre l’attaque que représentait cette résolution. En effet, elle imposait de rappeler la différence entre médecine et médecin, maladie et malade, autisme et personne avec trouble du spectre autistique. Il a été aussi nécessaire de faire appel à l’expérience, la clinique, les noms propres de ceux qui ont marqué un parcours de formation. Pour argumenter, il a fallu élever le débat au-dessus de la seule visée éducative et d’adaptation sociale, pour indiquer que la personne ne se réduit pas à son trouble, ni l’être humain à un mécanisme d’horlogerie ou une succession de gestes ou de patterns.

De plus, certains députés ont fait part de leur rapport au savoir marqué de la question de la vérité. Je retiendrai ici un argument qui m’a frappé en tant qu’il ouvre une porte qui est restée entrouverte. Ainsi le député Nicolas Dhuicq, en tant que médecin, a développé une argumentation solide contre la résolution. Il a fait valoir les points cités ci-dessus et a en a rajouté un qui me paraît d’un poids portant à conséquence : « la génétique humaine n’a rien à avoir avec les calculs de Mendel et ses petits pois, dont on sait aujourd’hui qu’ils furent falsifiés par Mendel lui-même. » Surprenante remarque qui mentionne la falsification de ce grand scientifique et moine religieux que fut Mendel.

5°) Le chiffre ou le concept

Mendel, génie en biologie et considéré comme le père de la génétique grâce à sa découverte des lois de l’hérédité, aurait falsifié ses résultats pour convaincre les scientifiques de l’époque de la véracité de ses théories. Moine dans un monastère de Brno en Moravie et passionné de botanique, il commence dans les années 1850 des expériences de croisement sur des pois, faciles à cultiver et possédant de nombreuses variétés. Il pose ainsi les bases des théories génétiques et de la ségrégation des caractères dans les gamètes. Les scientifiques de l’époque ne prêtent pas attention aux recherches de Mendel, ils les trouvent trop basées sur la théorie mathématique ; mais en 1900 les travaux de trois botanistes confirment les résultats et les lois de l’hérédité et leur donnent le nom de lois de Mendel. C’est en 1936 que le statisticien Ronald Aylmer Fisher se penche sur les travaux de Mendel et constate que les résultats sont toujours incroyablement proches de ceux prédits par ses théories, comme le résume cette phrase de Fisher : Too good to be true. Mendel aurait écarté certains pois (« ses enfants » disait-il) ou aurait inclus dans certains de ses résultats des pois provenant d’autres croisements. Cependant, Fisher était mendélien et ne semble pas avoir écrit ce papier en vue de discréditer les travaux de Mendel, mais plutôt pour célébrer son incroyable capacité d’abstraction. Il s’agissait d’un ajustement des données pour convaincre ses contemporains, là où son concept allait ouvrir les portes d’une connaissance encore plus vaste aujourd’hui.

Le député fait entendre, par cet exemple, la puissance du concept et la faible valeur de la vérité statistique. Car ce que le concept apporte au-delà du chiffre, c’est le point de vue supérieur de la réflexion et de la logique par rapport à la codification qui fait disparaître l’humain. Interpréter, conceptualiser est autre chose que codifier et chiffrer. À ce propos nous pouvons nous étonner que malgré l’étonnante pertinence des argumentations formelles des députés pour condamner la résolution Fasquelle, aucun argument sur l’apport majeur de la psychanalyse n’ait été vraiment avancé.

Conclusion sur ce qui n’a pas été dit. Une argumentation pour la psychanalyse ?

Si la psychanalyse n’est pas scientifique et si ses effets ne se laissent que pas ou mal coder par les statistiques, elle n’en est pas moins une pratique de la parole, une théorie vivante qui ne réduit pas l’être humain à une approche médicale, à son trouble, à ses neurones, à ses gènes, ou ses comportements. Son point de vue, sa conception, est de partir de la parole, de la façon dont les mots touchent au corps, comment la parole résonne pour un sujet, la façon dont il la reçoit, s’en sert ou pas.

La psychanalyse est à l’écoute des enfants qui se bouchent les oreilles quand on leur parle ou, au contraire, de ceux qui sont pris dans une litanie sans fin et sans adresse… La psychanalyse apprend à écouter, observer, lire. Elle parie sur une vie psychique des enfants, des adultes. Les concepts analytiques permettent une lecture fine de nombreux phénomènes (mutilation, angoisse, repli, agitation, stéréotypie, présence de double, place de l’objet – y compris objet regard, objet voix – la distinction entre imaginaire, réel, symbolique, etc.) Autant de savoirs que les soignants touchés dans leur intimité par la rencontre avec ces enfants peuvent acquérir, et trouver ainsi un ordonnancement de ces phénomènes qui donne sens et orientation à leur action, soutien de leur désir de soignant.

De la même façon, avec la psychanalyse les parents peuvent trouver ce même appui mais aussi un lieu où ils peuvent interroger, accompagner l’épanouissement de leur enfant, inventer, transformer leur être de père ou mère (frère ou sœur) d’un enfant au parcours si peu classique. Enfin et surtout, c’est une aide pour accueillir le singulier de leur enfant, ou adulte, c’est une protection et un abri pour l’intime de leur relation parentale unique.

Pour cela, la psychanalyse nécessite une longue formation qui englobe le savoir sur les comportements. Elle permet avec ses concepts une lecture opérationnelle pour conduire les apprentissages, non pas en contrant l’enfant mais par un « doux forçage », arriver avec souplesse et fermeté à capter ce qui dans l’enfant le capte ou l’angoisse, compétences spécifiques, centre d’intérêt, affinity therapy, pour tracer avec lui un chemin pour son existence.

Catherine Lacaze-Paule

[1] Cf., Pascal B., De l’Art de persuader (1658), éd. Mille et une nuits nuits, poche, 2003.

[2] « En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit. En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis. En France, tout est permis, même ce qui est interdit. En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis. »

Pour visionner la vidéo de la séance sur le site de l’Assemblée nationale, cliquer ici.
Pour en lire le compte-rendu intégral, cliquer là.