Là où le calcul défaille

Par Jean-Pierre Rouillon.

La proposition de Daniel Fasquelle d’interdire la psychanalyse dans les traitements concernant l’autisme a été rejetée par l’Assemblée nationale en décembre dernier. Nous ne pouvons que nous réjouir de cet événement sans toutefois crier trop vite victoire. En effet, sur le terrain, comme on dit, sur le terrain de l’accompagnement des enfants et des adultes autistes, tout donne à penser que cette victoire ne donnera lieu à aucun changement dans la triste réalité de ce qui s’impose à marche forcée aujourd’hui.

Depuis plus de deux ans, de façon systématique, toutes les institutions accueillant des autistes doivent mettre en place les recommandations de la HAS en matière de prise en charge de l’autisme : soit l’application de la méthode ABA. Cette réorganisation systématique s’accompagne d’une réorganisation du champ médico-social et du sanitaire suivant les mêmes modèles et les mêmes critères, les « dys », les « bipolaires », etc., donnent lieu à la mise en place de dispositifs répétant à l’infini les mêmes méthodes et les mêmes discours que ceux auxquels nous avons affaire dans l’autisme. Un point commun à tous ces dispositifs, la condamnation de la psychanalyse et de ses zélotes.

En même temps, il s’agit de faire disparaître la référence analytique de tous les programmes de formation, qu’elle soit continue ou initiale. Les formateurs doivent décliner leur méthode (elle doit respecter les recommandations de la HAS), être dûment formés par les formateurs de formateurs estampillés par les autorités et abdiquer leur singularité.

Les professionnels, enfin, doivent abandonner leurs vieilles lunes, délaisser leur expérience, leur identité nationale pour enfin s’enseigner de la nouveauté, de ce qui marche, de ce qui produit, de ce qui réussit, soit la méthode ABA recommandée par la HAS.

Au fond, monsieur Fasquelle, ébloui par tant de bonnes volontés de normalisation et de mise au pas ne pouvait que souhaiter en finir, enfin, une fois pour toutes et graver dans le marbre de la loi ce qui se pratique dans le silence feutré des cabinets ministériels : l’éradication d’une expérience touchant au plus intime de l’existence et de l’humain. Et, dans cette époque qui annonce la montée au zénith du transhumanisme, faire de l’homme une machine enfin digne de cet avenir funeste.

Comment, dès lors, tenter de freiner cette machine infernale qui se voue à la disparition de toute singularité dans sa soif de faire le bien des populations ? Comment freiner cette machine qui ne vise à rien de moins qu’à éradiquer le symptôme avant même qu’il n’ait eu chance de se manifester ? Dès lors si le rapport sexuel n’existe pas, les rapports eux, prolifèrent de décliner à l’envi les façons de nous mettre au pas et en bon ordre de marche.

La pratique analytique a changé, ce n’est plus celle de l’inconscient, mais celle du corps parlant. En même temps que ce passage de l’inconscient transférentiel au corps parlant, nous avons pu mesurer le lien de l’inconscient et de la politique, de l’inconscient et du politique. Qu’en est-il de ce lien au moment où le corps parlant monte sur la scène et où les discours lâchent les amarres ? Il reste une biopolitique faisant raison de la ségrégation, en l’habillant des oripeaux du populisme. Il reste une administration des corps dont la fonction ultime est de les maintenir dans un bon état en vue du don, de la transplantation et de les « détailler pour l’échange » (J. Lacan).

L’universel, dès lors, ne nous est plus d’aucun secours. La plainte du névrosé n’a plus cours, ou plutôt, elle n’a plus la cote dans les cours, les vrais, ceux de la bourse. Il ne nous reste plus qu’à nous situer dans ces endroits où le calcul défaille, où la statistique s’emballe ou s’enraye. Pour cela, nous devons être fidèle à la contingence, à la tuché, et consentir à faire symptôme au lieu même où peut se constituer un trou. Il s’agit alors de faire sens à partir du « hors-sens », de donner forme à ce qui n’en a pas, de toucher les cœurs et les corps avec c’qu’est beau à la manière d’un Joyce. A l’époque de l’individualisme universel, c’est la seule façon de respecter la singularité.

J.-P. R.