Life animated : Une vie animée

Par Vilma Coccoz.

J’ai écrit il y a longtemps un texte préparatoire pour un Forum qui s’est tenu à Barcelone sous le titre Autistes insoumis à l’éducation. Mon texte était intitulé : « Autistes, professeurs d’autisme ». En effet, une grande partie de ce que nous savons sur l’autisme, nous l’avons appris des autistes eux-mêmes. Les livres de B. Sellin, T. Grandin, D. Williams, J. Schovanec, D. Tammet sont de véritables traités adressés à ceux qui souhaitent vraiment s’approcher de la réalité vécue par ces êtres humains « plutôt verbeux » comme Lacan les a appelés, bien que certains restent captifs du silence.

Lacan ne dit pas que les autistes sont atteints d’une infirmité, il réserve ce terme aux sourds-muets. Parler étant la condition naturelle des êtres humains, ce sont eux – les sourds-muets – qui seraient vraiment affectés de cette infirmité.[1] Dans l’autisme il s’agit de quelque chose d’autre, chez eux « la parole se gèle, se fixe ».

Le film Une vie animée constitue une nouvelle leçon, touchante et pleine d’espoir, sur l’expérience subjective de l’autiste et de sa famille. Les parents et le frère d’Owen se sont engagés dans une « mission de sauvetage » de l’enfant. Owen avait trois ans et demi quand il est tombé dans « le trou noir », le « puits profond et sombre » – expression qui nous rappelle celle de Donna Williams quand elle parlait du « Grand Néant Noir » qui lui a progressivement enlevé le langage, la maîtrise de son corps et la joie. Pour Owen, un seul point d’ancrage, sauvé du naufrage, concernait les films de Walt Disney.

Un jour Owen est sorti de son silence en criant : Just your voice. Une citation de La petite sirène, certainement pas n’importe laquelle quand celui qui la dit ne peut pas prendre la parole, ne peut pas faire entendre sa voix. Ses parents, heureux de recevoir un signe de la présence d’Owen, ont consulté un « spécialiste ». Celui-ci en qualifiant cette découverte d’écholalie, les a découragés, enlevant toute valeur au miracle. Abattus et sous le poids d’un terrible présage, ils sont revenus à leur triste routine jusqu’à ce que, à neuf ans, à la fin de la fête d’anniversaire de son frère, qui était triste en disant au revoir à ses amis, Owen murmure une autre phrase, cette fois tirée de Peter Pan, « il ne veut pas grandir ». Là il n’y avait pas de doute, leur fils avait parlé. Son père profita de l’occasion pour s’adresser à lui avec la voix d’une marionnette qu’Owen aimait beaucoup et qui était à ses côtés. Il lui demanda comment il se sentait dans sa peau quand il était lui même. La réponse ne s’est pas fait attendre : il n’était pas bien du fait de ne pas avoir d’amis.

Les vannes s’étaient ouvertes pour un échange et toute la famille a commencé à parler de Walt Disney. La mère se rend compte qu’Owen s’accroche aux personnages animés comme à un élément qui ne bouge pas. Observation excellente, comme un avertissement clair aux amateurs de la stimulation. Ce n’est pas le manque de stimuli qui impose à l’autiste sa retraite dans un exil désespéré, mais un implacable flot, un excès chaotique, une impossibilité à trier, classer en se servant d’un équivalent du dictionnaire mental, fantasmatique que nous, les « normo-typiques », avons à notre disposition, jusqu’à ce que l’angoisse puisse nous rappeler qu’il n’est ni exhaustif, ni infaillible.

Les stimuli éclatent pêle-mêle et l’autiste est forcé de chercher un abri. Tels les films de Disney pour Owen. Là, il nous attend, ou plutôt, il attend l’éventualité d’une rencontre pour s’ouvrir au monde. La souffrance inouïe de l’autiste ne relève pas de l’incompréhension, des difficultés cognitives. Ainsi, lorsque les parents d’Owen l’ont emmené dans une école coûteuse pour des enfants ayant des troubles d’apprentissage, il a connu un revers. De plus en plus triste, évasif, hanté par les menaces de ses copains, sa vie s’est obscurcie et il ne veut même plus regarder des films.

Cloîtré dans le silence, Owen dessine sans arrêt. Son expérience la plus intime se rapproche de Quasimodo, ce personnage difforme qui souffre des insultes et des griefs. Sa bouée de sauvetage viendra encore une fois du monde de Disney, c’est là qu’il trouvera un lieu où prendre position dans le monde et pourra proclamer : « Je suis le protecteur des personnages amis ». À partir de cette identification il organisera, un peu plus tard, un club Disney. Celui-ci abritera un groupe d’exilés qui formera la communauté de ceux qui ont pas d’autre communauté que l’univers animé des personnages de fiction, là où résonnent les sentiments les plus purs, ceux qui les font rire, pleurer et rêver.

Cela nous rappelle que Freud attribuait au génie de l’artiste un talent pour créer avec des mots et des images des visages où héberger les sensations chaotiques de plaisir et de tristesse avec lesquelles nous construisons notre monde. Les noms, les mots, les discours révèlent notre humanité parce qu’ils produisent un écho privilégié dans l’avalanche des voix, en laissant une trace indélébile sur notre chair. C’est ainsi qu’Owen a pu construire sa propre histoire en inventant un personnage nommé Fuzzbutch, qui va rassembler toutes les puissances du mal ; ce personnage représente la panique sans fond à laquelle il a eu à faire face quand il était seul, sans autres, sans amis, sans mots pour demander de l’aide, perdu dans l’ombre des trous noirs.

Le moment du film dans lequel les membres du club Disney reçoivent les vrais comédiens, ceux qui dans les films ont prêté leur voix aux personnages de fiction est, sans aucun doute, l’un des plus émouvants. Owen transpire la satisfaction dans cet instant où les mondes de la réalité et de la fiction se côtoient, se mêlant à une fête de sympathie et de fraternité. C’est le moment où il partage le meilleur, le vrai cadeau, celui dans lequel les êtres parlants célèbrent leur humanité.

[1] « Le mot infirmité me paraît là tout à fait spécifique », Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p.17.