Une auto-procédure toujours unique

Par Isabelle Orrado.

Le 7 octobre dernier s’est tenu le colloque annuel de l’Association de la Cause freudienne – Estérel Côte d’Azur : Avec les autistes. Gilbert Jannot, délégué régional, a rappelé en introduction l’importance de ce thème qui s’inscrit pleinement dans une dimension politique et a situé l’enjeu clinique : « Nous, psychanalystes, nous nous occupons des autistes dans le cadre d’un sujet du langage et de la parole avec ses avatars singuliers ». Christine de Georges, responsable du colloque, a animé la discussion entre les membres du cartel d’orientation de cette journée dont elle était le plus-un. Elle a alors précisé que « primordialement, le corps de l’autiste n’est pas concerné par la nomination » d’où son rapport particulier au symbolique. L’autiste n’est pas nommé et, en retour, il ne peut pas nommer les choses du monde qui l’entoure. C’est bien cette logique que démontre l’absence de pointage par exemple. Pascale Fabry, Rémy Baup, François Bony, Philippe Lienhard ont respectivement développé les questions de l’objet, du partenaire, de la lettre et de la voix et se sont donné la réplique dans un échange dynamique entrecoupé par les interventions de nos deux invités : Myriam Chérel-Perrin et Marie-Hélène Brousse. Trois cas cliniques, commentés par Alain Courbis, sont venus témoigner des effets d’une pratique qui s’oriente du réel à partir du fonctionnement autistique : comment faire une place à la singularité de chacun ?

Marie-Hélène Brousse a alors pu saisir la fonction du symbolique et de l’imaginaire dans l’autisme : l’image du corps n’est pas constituée, d’où le besoin de contenance dans le réel ; la dimension symbolique, quant à elle, renvoie au code et au signe. Le signifiant n’est pas pris dans un lien avec un signifié, il est une matérialité du son. L’autiste cherche un lien univoque entre un signifiant et un référent : la logique du signe est ici à l’œuvre. C’est ainsi que les autistes font souvent le choix d’apprendre par signes, via un certain conditionnement tel que l’usage des pictogrammes. Marie-Hélène Brousse a amené une précision essentielle, il s’agit d’un « auto-conditionnement », d’une « auto-procédure » car l’autiste montre que sa procédure est unique : la solution de l’un n’est valable que pour lui et pour aucun autre.

Cette procédure unique nous conduit directement à l’affinity therapy que Myriam Chérel- Perrin nous a présenté l’après-midi avant la projection du film Life animated, retraçant le parcours d’Owen. Ce jeune autiste s’est appuyé tout au long de sa vie sur les personnages de Walt Disney pour se construire un bord qui lui permette de réguler son rapport au monde. Ses parents se sont tenus à ses côtés sur ce chemin escarpé. Myriam Chérel-Perrin soutient alors « qu’à défaut de l’aliénation signifiante, l’autiste compense par un appui aliénant à un bord », une tentative « de rajouter un organe quand justement le langage n’a pas pu faire organe[1] ». Ainsi, dans un travail analytique, soutenir les inventions de chacun peut conduire à un traitement de la jouissance en excès et, par conséquent, à la création d’un lien social.

A partir de leur expérience, les parents d’Owen ont développé l’affinity therapy incitant les autistes et leurs parents à témoigner de l’affinité opérant pour chacun. Ce mouvement oblige le monde scientifique à repenser la fonction de l’objet autistique qui ne serait plus un obstacle à éliminer mais un point de convergence sur lequel s’appuyer. Les témoignages d’autistes, qui vont tous dans ce sens, se font de plus en plus nombreux. Marie-Hélène Brousse souligne cette capacité des autistes à intervenir et à se faire entendre dans le débat actuel. Leur rapport au langage les rend parfaitement adaptés à notre époque où les procédures viennent parfois à la place du semblant et de la conversation. Mais, il ne s’agit pas de concevoir une procédure pour tous comme le voudrait les méthodes ABA mais de savoir débusquer l’auto-procédure unique que chacun possède en lui et qui ne demande qu’à être développée. C’est bien ce qui rend la question de l’autisme éminemment politique.

 

[1] Myriam Chérel-Perrin fait ici référence aux développements d’Éric Laurent : Laurent E., La bataille de l’autisme, Paris, Navarin, 2012.