Christiane Alberti : retour sur la journée Autisme & Parentalité et la Stratégie nationale gouvernementale pour l’autisme

La cause de l’autisme – La première journée du CERA s’est tenue le 10 mars dernier, a-t-elle répondu à vos attentes ?

Christiane Alberti – Oui, au sens où cette première journée fut véritablement une première, et ce à deux niveaux.

La journée nous a permis d’entrer dans le débat public, indéniablement sur des questions d’actualité : l’école, la parentalité, l’institution. En particulier, il est apparu que le CERA pouvait se constituer désormais comme un lieu d’adresse, un pôle de conversations pour tous ceux qui veulent faire entendre leur attachement à la liberté du choix de la méthode de soins ou des orientations éducatives. Les praticiens, les parents, les sujets autistes qui ne se reconnaissent pas dans le discours ambiant qui vise une hyper normativité pouvaient là faire entendre leur voix. L’auditoire venu en grand nombre (au vu de la programmation serrée de cette journée) a montré que cette journée répondait à cette attente vive.

Ensuite, en mettant à l’ordre du jour le thème de la parentalité au cœur de l’approche psychanalytique de l’autisme, nous avons mis en acte une orientation chère aux psychanalystes qui font des parents les premiers partenaires des psychanalystes dans l’accueil et l’accompagnement des sujets autistes : les parents ont été partie prenante de la préparation comme de la réalisation de cette journée.

Qu’en retirez-vous en termes de contenu ?

Nous avons voulu que cette journée soit d’étude et de recherche afin de réfléchir sur notre pratique, non pas pour la standardiser ou la normer, mais au sens d’un partage d’expériences. Les trois tables rondes de la journée : se faire partenaire en institution, faire école, se faire parent ont tour à tour fait émerger dans un style rigoureux et original, bien au-delà des témoignages, des points de débats et de discussions.

Je retiendrai surtout qu’il y a dans le binaire autisme et parentalité, une source féconde pour la clinique de l’autisme : penser, interroger l’autisme dans et avec la famille. Parce que ce que les parents connaissent ou reconnaissent de leur enfant, tient à la relation particularisée qu’ils ont avec lui. Et dans ce lien, par ce lien, le savoir peut devenir une aide précieuse. En effet, ce qui ne se saisit pas de l’attitude ou du geste d’un enfant, ce qui n’entre pas dans le code commun, qui paraît énigmatique, incompréhensible n’est pas hors norme mais relève d’une manière d’être, un style singulier. En l’authentifiant comme tel, en l’accueillant en le nommant, les parents permettent de le faire entrer dans un discours. La psychanalyse reconnaît et accompagne ce franchissement. Dans le dialogue qui se noue avec les parents, est reconnu ce savoir authentique. A cet endroit que les parents et psychanalystes peuvent se retrouver du même côté. La question « se faire parent » a eu le mérite de déplacer la perspective du comment il faut être qui pèse de façon surmoïque sur les parents d’enfants autistes. Eric Laurent a accentué ce point dans sa conclusion de la journée : « Mettre l’accent sur la parentalité, c’est mettre l’accent sur l’invention ».

La rencontre avec Jacqueline Léger à propos de son ouvrage Un autisme qui se dit… Fantôme mélancolique, fut un moment fort de la journée qui nous amène à penser que les travaux et interventions de sujets avec autisme doivent désormais faire partie de nos programmes.

Le 6 avril dernier, la Stratégie nationale 2018-2022 pour l’autisme a été présentée par le gouvernement. Quel regard portez-vous sur cette stratégie ? Quelle peut être la place de l’approche psychanalytique de l’autisme dans ce contexte ?

Le dévoilement du 4ème plan autisme par le Premier ministre Édouard Philippe et la secrétaire d’État aux personnes handicapées a fait apparaître, à mon sens deux points essentiels, d’une part un changement conceptuel et langagier avec une nette tendance à inclure les troubles du spectre autistique (TSA) dans les « troubles du neurodévelopement » catégorie plus générale qui engloberait 5% de la population. Faut-il célébrer ou déplorer cette extension qui tend à rendre obsolète une catégorie unitaire descriptive ou de destin ? Je reprendrai ici le commentaire qu’Éric Laurent en a proposé lors du Forum international sur l’autisme qui s’est tenu à Barcelone le 7 avril dernier : «Cette variété à laquelle nous sommes confrontés comme psychanalystes, nous en prenons acte. (…). Nous agissons à notre niveau. Ce n’est pas celui du comportement, mais celui de l’interaction. En tant que psychanalystes, nous recherchons des moyens de toujours mieux entrer en relation avec les sujets avec autisme, dans l’enfance, après l’enfance, encore quand ils deviennent adultes, et avec leurs parents. »

D’autre part, je relèverai que si ce plan met l’accent sur le diagnostic précoce aux fins d’organiser le plus tôt possible l’accueil et l’accompagnement des sujets autistes, avec le risque possible que « intervention précoce » signifie automatiquement «apprentissage coercitif », on peut noter que de façon remarquable ce plan ne fait plus du tout mention de la méthode ABA comme seule recommandable et que dans l’ensemble il promeut notamment dans les recommandations envers les adultes des pratiques diversifiées : comportementales, psychoéducatives et des approches neurodéveloppementales et de remédiation cognitive. « Il s’agit de tenir compte de ses intérêts et diversifier les activités pour mobiliser ses compétences ». Cet accent est compatible avec l’approche psychanalytique qui accorde la plus haute importance au moindre goût, minuscule intérêt, la moindre manipulation d’objet, la plus infime inclination du sujet dit autiste, comme une médiation pour organiser et apprivoiser un monde perçu «  par bribes et par bouts » (Donna Williams). Il nous faut prendre acte d’un tel changement dans l’approche de l’autisme, qui s’éloigne de méthodes autoritaires et témoigne du fait que l’engagement décidé des associations de parents et leurs témoignages ont ouvert une voie qui a fini par être entendue. Le plan préconise de s’appuyer sur leur expérience, leur savoir.

Cette évolution doit nous inciter à jouer notre partie autant que faire se peut pour peser sur les politiques sanitaires et leur gouvernance, pour tenter d’infléchir leurs orientations de manière à ce qu’elles garantissent de façon effective la liberté du choix de la méthode de soins. Judith Miller nous invitait déjà en 2010 dans son discours d’ouverture d’un forum qui s’est tenu en 2010 0 Barcelone, à assumer cette responsabilité qui est la nôtre.

On a pu s’étonner du terme de parentalité dans le titre de la journée du 10 mars. Que pouvez-vous en dire après-coup ?

En effet, ce fut l’occasion d’interroger l’extension grandissante de cette notion restée inusitée pendant plus de 20 ans après l’invention par Racamier du terme de maternalité. Promue au départ par Lebovici comme concept novateur et unificateur, la parentalité s’est d’abord définie comme  l’étude et la connaissance des processus mentaux issus des liens de parenté, produits de l’intersubjectivité – ramenée aux interactions précoces mère-enfant – et de la transmission transgénérationnelle. Une méthode thérapeutique en découlait   qui met en scène la narration de l’histoire transgénérationnelle familiale, livrant à chacun le sens de son existence. Se profile ainsi l’idée d’un continuum de pensées – le signifié, toujours – tissant les liens de parenté et en définitive l’esquisse d’un seul Moi, le « Moi parental ».

Plus près de notre orientation, disons que la notion de parentalité s’étend à mesure que les fonctions traditionnelles de soin et d’autorité s’estompent. La promotion d’un nouveau terme parent et du néologisme parentalité va de pair avec l’effacement des différences père/mère, en phase avec le déclin de la fonction hiérarchique du père. En ce sens être parent ou se faire parent, est en phase avec l’époque des UNs-tout-seuls.

Propos recueillis par Jean-François Cottes. Juin 2018.